Les Inrockuptibles · 5 juin 1996 · ÉRIC VIGNER

Les Inrockuptibles · 5 juin 1996 · ÉRIC VIGNER
Éric Vigner a de vraies racines et se sent redevable de la transmission des valeurs qui le constituent, de la culture dont il est lui-même pétri.
Presse nationale
Avant-papier
05 Juin 1996
Les Inrockuptibles
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Les Inrockuptibles

5 JUIN 1996 · Véronique Klein · Photo Philippe Garcia

Théâtre "Marguerite Duras, je la défendrai toujours parce qu'elle était totalement libre, elle se fichait royalement de ce qu'on pensait d'elle, elle a écrit Hiroshima mon amour, et ça ne l'empêchait pas de dire à Tapie qu'elle le trouvait beau si ça la chantait, et ça, on n'aime pas tellement. Les gens aussi libres, ça dérange profondément. Au fond, ma grand-mère était un peu comme elle. Une femme fantastique, anarchique et totalement libre elle aussi. Elle m'emmenait tous les jours au cimetière après l'école pour me raconter la vie des morts, de ceux morts avant elle.''

Éric Vigner a de vraies racines et se sent redevable de la transmission des valeurs qui le constituent, de la culture dont il est lui-même pétri. Tout petit déjà, du fin fond de sa campagne bretonne, il savait qu'il voulait faire du théâtre, ébloui par les retransmissions d'Au théâtre ce soir et les décors de Roger Hart. Un peu plus grand, il fait un détour par les arts plastiques (adieu Roger) et persévère dans son ambition théâtrale (bye bye Maria Pacôme). Il découvre Corneille et en fait son maître, un associé sur lequel il peut compter chaque fois qu'il est dans la panade. "C'est le premier auteur réaliste, il parle de tout : de droits d'auteur de politique, d'amour de choix."

Ses rêves passent par les grands théâtres, ceux à l'italienne puisqu'ils sont notre héritage.

"Pour moi, l'Odéon c'était un symbole." Il choisit d'y mettre en scène une pièce de Gregory Motton, pas par provocation mais plutôt par souci de confronter les deux mondes, pour faire un peu trembler les colonnes de l'édifice. Les colonnes ont trembloté et lui a carrément eu chaud aux fesses, tant le projet a été mal compris. Mais ça n'ébranle pas son calme ni sa sérénité. Loin des discours aigris et revanchards sur l'institution, il la revendique pleinement.

"Nous avons la chance d'être le seul pays où l'on donne autant pour la culture et pour le théâtre. Les plus grands metteurs en scène étrangers viennent en France, Grüber Langhoff travaillent à la Comédie-Française, Vassiliev à l'Odéon, et c'est tant mieux. On me reproche de me faire avoir par l'institution, mais qu'est-ce que ça veut dire ?J'ai toujours été dedans, j'ai fait le Conservatoire, j'ai très vite été subventionné, maintenant je dirige un centre dramatique national (celui de Lorient). Ce qui est important, c'est d'être en accord avec soi-même. Je n'ai pas du tout la sensation de faire des concessions."

Éric Vigner est heureux, il continue, avec sa compagnie Suzanne M (en hommage à sa grand-mère et à Marguerite Duras), de tracer son sillon, aussi imperturbable que les Massey-Fergusson de son enfance. Une chose le met vraiment en colère : le travail mal fait, le gaspillage.

"Aujourd'hui, les jeunes acteurs n'ont que des droits et pas de devoirs, où sont leurs devoirs ? Il y a une perte des valeurs fondamentales qui sont les bases de notre société."

Le projet nantais réunit tout ce qu'il défend. Parti sur l'identité du lieu, il a imaginé qu'on retrouverait dans un couloir sombre des ouvriers qui auraient continué à fabriquer des biscuits LU. Ils seraient les seuls détenteurs de la recette d'origine du petit beurre. Une manière de replonger dans les parfums de Figolu pas trafiqués... Tout un symbole.