Le Télégramme · 26 mars 1992 · LE RÉGIMENT DE SAMBRE ET MEUSE

Le Télégramme · 26 mars 1992 · LE RÉGIMENT DE SAMBRE ET MEUSE
Théâtre entre quatre planches
Presse régionale
Critique
Jean-Luc Germain
26 Mar 1992
Le Télégramme
Langue: Français
Tous droits réservés

Le Télégramme

26 mars 1992 · Jean-Luc Germain

Théâtre entre quatre planches

Depuis la nuit des temps, il y a toujours dans un recoin de la planète une ville guettée par un envahisseur, un peuple sur le point de se faire éliminer par les flammes, les flèches, les bombes, la bêtise. Dans cette cité ruinée par la guerre, posée partout et nulle part, le metteur en scène Éric Vigner a planté le bivouac du Régiment de Sambre et Meuse.

Energie du désespoir

À une portée du canon des Fridolins, des Irakiens, des Zoulous ou de la Marine Suisse, un peloton de trouffions rêveurs se retranche du théâtre des opérations et monte aux feux de la rampe. À leur façon, en gavant les pièces de fonte de charges de dynamite fabriquées par Céline, Courteline, Dubillard ou Alphonse Allais, ils prennent la Guerre pour cible. Ils pilonnent cette insupportable forteresse qui, de génération en génération d'imbéciles, d'inconscients et d'assassins, repousse comme la mauvaise herbe.

Avec l'énergie du désespoir, et le rire nerveux de ceux qui vont mourir, ils reviennent sans cesse à la charge, se jouant des traditions guerrières (le bleu-bite humilié et le sergent à qui on ne la fera jamais, la camaraderie virile au coin du poêle), du ridicule des géométries tactiques (superbe farandole de défilés et de garde-à-vous), et des secrets-défense de polichinelle (l'épisode du mot de passe est un sommet du genre), pour souligner combien sont vaines et dérisoires toutes ces minuscules manoeuvres. De splendides effets gadgets en renforçent puissamment le caractère accessoire.

Ici les rafales ne fascinent personne, les hommes font dans leur froc ; ils ne meurent pas dans un linceul de gloire, mais le pantalon aux chevilles. Souvent le bon mot fait mouche, et le rire explose. Parfois aussi c'est l'horreur, embusquée derrière les conventions absurdes de la vie d'une troupe, qui nous pète à la gueule.

Quelle connerie la guerre !

À la porte de ce théâtre désaffecté où un échantillon de chair à canon se repasse une dernière fois "la grande illusion", où des chars de carnaval lancent d'inoffensifs feux d'artifice, la mort vient finalement frapper... lourdement. Les cadavres n'ont alors plus de nom, les corps perdent leur tête, les soldats aussi.

La guerre en dentelle, la victoire en chantant ? Vous rigolez ? La grande Machine militaire a faim de chair à canon. La dernière heure a sonné, celle de l'ultime rendez-vous sur un sinistre carnet de balle.

D'une mise en scène simple, très inventive, servie par une distribution éclatante, Le régiment de Sambre et Meuse en file un sacré coup au prestige de l'uniforme. "Quelle connerie la guerre" disait Prévert. Quelle horrible boue sanguinolente en effet, qui exhume un effrayant point commun entre les cercueils et le théâtre : les planches...